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L'Institut de la Mémoire Européenne
l'intelligentzia et la dissidence
dans l'autre Europe
Predrag Matvejevic
L'Europe de l'Est a été une appellation plus politique que géographique
ou culturelle, imposée par la seconde guerre mondiale et la guerre
froide. Ce nom devient désuet "ci-devant". On lui en substitue
un autre, tout aussi imprécis: l'Europe centrale et orientale.
L'Europe dite centrale compte également des pays qui- comme l'Autriche
ou la Suisse - n'ont pas été assujettis par l'Est. Cette substitution
de terminologie est en elle-même significative. L'Autre Europe
est également une notion mal définie, à dessein peu-être. Qu'est-ce
qui est autre dans cette partie de l'Europe, qu'est-ce qui est
européen dans cette altérité ? Personne n'a répondu à la question,
je ne sais même pas si elle a été posée. L'Europe dans son ensemble
n'est plus ce qu'elle était naguère. Ce que l'on nommait le Tiers-Monde
a également changé. D'aucuns nous proposent déjà d'envisager un
Quart monde. Quoi qu'il en soit, une partie de l'autre Europe
d'aujourd'hui relève apparemment du Tiers-Monde d'hier: restes
de l'empire soviétique, vestiges de l'ancienne Russie, de la Biélorussie
ou de l'Ukraine, une Yougoslavie désagrégée, confins des Balkans,
de la Bulgarie ou de l'Albanie, de la Roumanie, peut-être de la
Grèce aussi. Après un bouleversement aussi brutal qu'inattendu,
les notions d'Europe occidentale et orientale semblent finalement
correspondre à deux points cardinaux. On pourrait se réjouir de
ce bon usage des mots si les choses elles-mêmes en allaient autrement.
Si l'Autre Europe est une qualification ambiguë, la réalité qu'elle
recouvre ne l'est pas moins. Nous observons de nos jours cette
réalité telle qu'elle a été et telle qu'elle devrait être. La
rhétorique s'accommode de ces ambivalences, la politique en tire
parti. La rhétorique politique en abuse. La littérature, elle,
tente parfois de les mettre au clair. La notion de dissidence
prête à son tour à confusion. Le terme a été importé de l'Europe
occidentale et appliqué au sort subi par une partie de l'intelligentzia
des pays dits de l'Est, plus particulièrement de la Russie. La
langue russe appelait au début ces intellectuels récalcitrants
(ce n'étaient pas toujours des intellectuels) inakomysliachtchié
: "ceux qui pensent autrement". Nous nous sommes habitués par
la suite à les nommer dissidents ou dissidence, comme l'on s'habitue
à tout. "Pour faire honnêtement son travail, l'écrivain doit être
un dissident à l'égard de l'idéologie, de l'Etat ou de la Nation",
disait l'écrivain croate Miroslav Krleja, maître de mon apprentissage.
Je n'ai nullement l'intention de m'attarder sur ces gloses philologiques.
Il s'agit simplement d'éviter le piège des mots que nous employons,
parfois aussi équivoques que les choses mêmes que nous prétendons
éclaircir. Certains événements qui ont annoncé ou suivi l'écroulement
des régimes à l'Est de l'Europe se présentent parfois sous formes
de grandioses métaphores: Tchernobyl, le mur de Berlin et sa destruction,
la "tache d'huile" (il faudrait dire de sang) qui ne cesse de
s'élargir en ex-Yougoslavie. Cette métaphorisation, peut-être
inévitable, est susceptible de nous détourner du véritable "contenu
des choses" ou d'en diminuer la portée. Aussi est-il recommandable
d'énoncer directement ce qui nous concerne de près, évitant autant
que possible l'ambiguïté dont je viens de donner des exemples.
Ce n'est pas seulement le système qui s'est écroulé dans des pays
dits de l'Est, la société elle-même y a éclaté. Nous vivons aujourd'hui
bien plus des transitions que de véritables transformations. Ces
deux choses ne sauraient s'identifier. Les régimes totalitaires
abattus, nous restons cependant hantés par l'esprit de totalitarisme.
Nous avons dénoncé l'histoire, nous continuons d'être envahis
par l'hitoricisme. Nous croyions conquérir le présent, nous ne sommes pas capables
de maîtriser le passé. Nous devions rêver le futur, celui-ci obscurcit notre rêve. Nous
voyions naître des libertés, nous ne savons qu'en faire ou risquons
d'en abuser. Nous condamnions des utopismes, et les meilleures
d'entre nous ont encore la nostalgie de l'utopie. (J'ajouterai
que nous avons défendu un héritage national, nous devons à présent
nous défendre de lui. Nous avons voulu sauvegarder la mémoire,
et la mémoire semble à présent se venger et nous punir. Nous constatons
quotidiennement que "les choses vont mal", les choses pourtant
continuent d'aller . Nous fondions nos espoirs sur la culture,
la culture même est un piètre remède. Les partages s'imposent,
il n'y a plus guère à partager. Serions nous des héritiers sans
héritage ? Nous souhaitons enfin sortir de la misère, celle-ci
nous accompagne comme une ombre. Maints d'entre nous avaient une
foi aveugle en une Europe dont les plus grands esprits européens
n'ont jamais cessé de douter. Ainsi notre horizon se dessine-t-il
en traits saccadés, en teintes assombries. J'exagère à peine.
Manque d'idées force et de repères fiables, défaut de valeurs
vérifiés ou d'exemples probants, faillite de l'idéologie et défiance
envers la politique. Perte ou détournement de la foi. Incertitudes
et incongruités de toutes parts. Dispersion et désarroi. Bien
des choses se présentent sous forme de paradoxes au cours de ce
passage du totalitarisme au post-totalitarisme, du système de
parti unique au pluripartisme, de la dictature à la démocratie.
Comme si, après le tourbillon des événements, devait inévitablement
s'installer un marais, connu dans l'histoire. J'ai tenté de faire,
telle une litanie, un inventaire de nos désillusions, dans une
lettre adressée en 1991 à un poète russe émigré: Nous voulions
que nos frontières soient ouvertes vers l'Europe, et aujourd'hui
c'est l'Europe elle-même qui redoute l'ouverture des frontières;
nous réclamions la liberté des nations, et maintenant surgissent
de tous côtés des nationalismes; nous exigions le respect des
croyances religieuses, et nous nous heurtons à des cléricalismes
ignorant toute tolérance; l'idéologie bolchévique et stalinienne,
qui a crée le goulag et Kolima, fait place à une idéologie nationale
et nationaliste, celle-là même qui à déclenché les deux guerres
mondiales et rendu possible Auschwitz, la démocratie est proclamée
sans que s'instaure pour autant une société démocratique: nous
n'assistons le plus souvent qu'à la naissance d'une "Démocrature"
(je forge ce mot insolite pour désigner un hybride de démocratie
et de dictature); on prône de toutes parts le marché libre et
l'économie de marché comme remèdes universels, alors que tant
de ces pays manquent des marchandises élémentaires ...... Nous avons plaidé pour la dignité dans les relations entre les
hommes et les peuples (que l'on me pardonne ces mots pathétiques !) et nous rencontrons
soit le mépris du monde occidental pour le misérabilisme de "ces
pays de l'Est", soit les sollicitations humiliantes de l'Est à
l'Occident; nous avons tout fait pour défendre la littérature
dissidente ( je la prends ici pour symbole) et à présent, confrontée
à la critique dans sa langue originale, elle s'avère, hormis de
rares exceptions, bien plus une dissidence qu'une véritable littérature
(nous en étions déjà conscients, mais préférerions nous taire
là-dessus, hypocritement). Cette litanie pourrait aisément ce
poursuivre, au long d'énonciations tout aussi paradoxales. La
position et le rôle de l'intelligentzia et de la dissidence dans
l'autre Europe ont substantiellement changé: la critique de la
société et du pouvoir s'exerce à présent sur la place publique,
dans la presse, au parlement. Dans le travail qu'elle accomplit,
l'oeuvre littéraire n'est pas pour l'instant la première nécessité.
Tant mieux pour la littérature ! La censure étatique et idéologique
a cessé d'agir ou bien, là où elle existe encore, elle est au
service d'un autre Etat et d'une idéologie différente. Cela est
également valable pour l'autocensure: celle-ci se réduit à la
conscience morale. Le type de dissidents de l'époque révolue,
en particulier dans la littérature, ne semble plus indispensable
(ce ne sera certainement pas le cas demain, mais c'est là un autre
problème). C'est en fait la démocratie qui devrait prendre à son
compte la nouvelle dissidence, mais cela ne va pas de soi: la
pratique démocratique ne parvient pas à se développer ou à renaître
de ses cendres. L'écrivain qui continue à être dissident à l'ancienne
manière, à tout prix, au prix même de son ouvrage, devient problématique
en tant qu'écrivain. Rares son ceux qui ont réussi à faire de
la littérature avec la dissidence ou grâce à elle. L'écrivain
qui s'est davantage affirmé par sa prise de position que par son
oeuvre ne peut obtenir en littérature que la place qu'il mérite
en tant qu'écrivain. Certes les commanditaires ne sont plus ceux
d'hier, mais les exigences de l'art lui-même n'ont pas changé.
Elles ne changeront jamais. Nous voyons de toutes parts des hommes
de lettres qui refusent de l'admettre: comme si ce passé ne leur
avait rien appris. Tant pis pour la littérature qu'ils continuent
de produire. L'expression écrite des changements en cours apparaît
plus journalistique que littéraire. On doit se faire à cette idée:
Il fallait s'y attendre. Les portes étant grandes ouvertes, il
ne s'agit plus de les enfoncer, surtout pas avec les outils artistiques.
L'ancien rôle de l'écrivain qui éveillait ou édifiait le peuple
appartient au passé, il faut le dire et l'accepter. Dans un régime
totalitaire, l'intellectuel pouvait être l'otage de la vérité
(j'employais naguère cette formule à propos de Sakharov). L'occasion
nous était offerte de défendre les humiliés et les offensés, de nous ranger du côté des minorités et des marginalités, de nous
confronter aux pouvoirs et aux hiérarchies. Dans les scénarios
actuels, de tels rôles sont rares, sinon inexistants. La seule
tâche de fossoyeur rebute à la longue. Et il ne faut pas espérer
que l'écrivain occupera, dans les (nouveaux) rapports de la politique
et de la littérature, une place particulièrement importante. Tant
mieux pour lui: c'est là que je vois ses chances. Ce que nous
avons vécu devrait nous servir de leçon. Après tant de perturbations
sur l'échiquier de l'Autre Europe, certains de nos confrères ont
obtenu, dans l'Etat ou en politique, des places éminentes. Il
s'agit toutefois de mérites acquis sous l'ancien régime, auquel
ils se sont opposés et qu'ils ont aidé à renverser. Nous ignorons
pour l'instant comment on pourra mériter de la société nouvelle.
De toute évidence la besogne ne fera pas défaut. Encore faudra-t-il
savoir ce que l'on attend de l'écrivain et à quoi lui-même peut
s'attendre: quels risques, obligations ou défis, combien de liberté
et de folie enfin. On peut espérer que les plus hardis d'entre
nous observeront avec ironie la médiocrité ou la vanité des nouveaux
gouvernants, l'arrogance ou la démence des nationalismes, l'arriération
de la foi ou de l'idéologie cléricales, le populisme primitif
ou le faux messianisme, le mauvais goût des discours et des manifestations
politiques dont nous sommes obligés de subir. Dans la mesure où
les exaltations nationales (étatico-nationales) et religieuses
(idéologiques) seront envahissantes et astreignantes, nous pouvons
présumer que les nouvelles dissidences seront antinationalistes
et laïques. Il ne sera ni facile ni sans danger de taxer de mépris,
et pas seulement en littérature, les rituels obsolètes et comiques,
les partialités égoïstes et ethnocentriques, les idéologues qui
fabriquent des idées pour les chefs qui en manquent. "Personne
n'écrit au colonel", dit le titre d'un roman latino-américain.
Il se trouve toujours, hélas, quelqu'un qui est prêt à se charger
de cette besogne. Parfois plus d'un: des associations d'écrivains,
des académies des sciences et des arts, la soi-disant "intelligentzia
honnête" s'en sont acquittés de manières diverses, et le feront
encore, si besoin est. d'autant plus qu'une inflation des signes
et des symboles, déjà mentionnée, facilite une telle pratique.
Les nouveaux dissidents (donnons-leur pour l'instant ce nom, tant
qu'ils n'en auront pas trouvé eux-mêmes un autre, peut-être plus
convenable) seront confrontés au fait que les véritables et profonds
changements sont rares et pénibles, parfois absurdes ou grotesques.
Voyons enfin de plus près quelques questions où notre adhésion
ou notre refus pourraient se faire sentir, s'exercer notamment
dans les pays qui, après tant d'expériences traumatisantes, cherchent
leurs identités et tentent de se retrouver. Dans le bilan qui
s'impose à la fin du siècle- et nous sommes à la fin d'un siècle
et d'un millénaire à la fois- l'humanisme de notre époque ne pourra
prétendre qu'à une part des plus modestes. Face aux grandes inventions
techniques et scientifiques, aux énormes destructions humaines
et matérielles, certaines idées et réflexions qui auront été les
nôtres y trouveront toutefois leur place: une nouvelle façon de
valoriser différence et particularité, une approche nouvelle (hélas,
plus théorique que pratique) de l'individu et de son identité.
Peut-être est-ce la tâche d'une nouvelle dissidence que de nous
mettre en garde face à un mauvais usage de certaines de ces acquisitions
? La notion d'identité est liée à la problématique des droits
de l'Homme et en dernière conséquence, à celle de l'Etat de droit.
Les concepts de particularité et de différence se rattachent à
la question nationale, si douloureuse dans plus d'un pays, ainsi
qu'aux cultures nationales au sein desquelles se profilent idéologies
et programmes. Il est inutile de répéter ici ce qui a été maintes
fois dit et écrit. L'identité ne saurait être réduite à une seule
acception. Il faudrait se garder de ne l'employer qu'au singulier
: idem, nec unum, rappelait déjà la sagesse latine. Les civilisations
complexes possèdent et cultivent des identités plurielles (cela
vaut également pour les hommes et les oeuvres qui les incarnent
ou les expriment) Les identités de la culture - mode de vie et
modèles de création, discours et styles - supportent mal les réductions
imposées ou arbitraires. Il n'est pas toujours facile de concilier
les éléments différents ou contradictoires qui composent et reflètent
notre être individuel et social. La provenance régionale, nationale,
européenne ou autre, et les mentalités qui en relèvent entrent
souvent en conflit. Nous rencontrons quotidiennement ceux qui
se disent "nationaux" et ne sont en fait que régionalistes, les
"Européens" qui restent des nationalistes coriaces, les "citoyens
du monde" qui placent leur appartenance religieuse, ethnique ou
raciale au-dessus de tout autre principe ou tout autre valeur.
Une nouvelle culture civique s'acquiert plus difficilement qu'on
ne le croit. La distinction entre l'identité de l'être et l'identité
du faire me semble à cet égard essentielle. Nous sommes les témoins,
et cela non seulement dans l'Autre Europe, d'un discours tourné
presque exclusivement vers le passé de la nation, ses traditions
respectives, sa religion ("Vive la Pologne, sainte éternelle,
catholique" etc..., s'exclame un Lech Walesa lors de sa campagne
électorale). En même temps l'absence de projets réels et réalisables,
sur le plan de la société et de son avenir, reste évidente. Je
songe à un Jacek Kuron, ancien dissident nommé ministre du travail
en Pologne, avouant avec amertume : "Nous n'avons ni programme
ni politique sociale". Dans le premier cas nous avons affaire
à une identité de l'être, pathétique ou caricaturale selon les
circonstances, disposant le plus souvent d'une rhétorique et d'une
mise en scène appropriées; dans le second, il s'agit d'une identité
du faire, qui n'arrive pas à se définir ou à prendre une forme
concrète (restant souvent prisonnière des mythes nationaux). Dans
l'un et l'autre cas la réduction de la notion d'identité estmanifeste.
Notre époque a fait valoir, plus explicitement que celles qui
l'ont précédée, le droit à la particularité individuelle, nationale,
linguistique , voire sexuelle: autrement dit le droit à la différence.
Ce droit devrait, dit-on à juste titre, figurer dans une nouvelle
Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen qui attend d'être
repris et complétée. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas confondre
particularités et valeurs. Une particularité n'est pas en soi
une valeur et ne l'est surtout pas à priori: elle doit au préalable
s'affirmer telle. (Il m'arrive souvent de plaisanter amèrement
à ce sujet: l'anthropophagie n'est-elle pas, elle aussi, une particularité
?) Toutes les fois que, sans un examen critique adéquat, on donne
aux particularités un statut ou une signification de valeur, on
glisse vers le particularisme: l'échelle de valeur s'abaisse ou
s'adapte à des critères partiaux ou circonstanciels, à une "mauvaise
foi", comme l'aurait dit un autre, maître de l'école buissonière
que je fréquentais, Jean-Paul Sartre. Les exemples abondent dans
l'Autre Europe, comme dans l'Europe tout court, et ailleurs. Le
particularisme s'annonce à nouveau comme notre destin. Le vocabulaire
des vieilles idéologies, habilement travesties en démocraties,
affectionne des termes d'identité et de particularité pour se
justifier, s'imposer à nouveau sans pour autant se renouveler.
Notre modeste dissidence, si elle ne peut l'arrêter, devrait s'y
opposer. En ce qui concerne la culture , le rapport entre l'identité
de la nation et celle de la culture nationale se constitue, la
plupart du temps, selon un déterminisme primaire. Ceci est également
valable pour la culture religieuse. Un manque évident de laïcité
caractérise plusieurs pays de notre continent, presque toute la
Méditerranée, une bonne partie de l'Europe de l'Est, de l'Ouest
comme du centre: une laïcité non seulement à l'égard de la religion
(une telle attitude pouvant être adoptée également par des croyants,
surtout ceux qui distinguent religion et foi, à l'instar d'un
Berdjaev ou d'un Denis de Rougemont), mais aussi une laïcité vis-à-vis
de la conception religieuse de la nation ou de l'idéologie devenue
croyance. Ce sont là des questions d'adhésion ou de refus, souvent
de même ordre, parfois parallèles ou contiguës. Nous en connaissons
bien d'autres. Certaines expériences d'une culture nationale ne
sont pas entièrement communicables aux particularités (identité)
d'une autre culture. Leur degré de convergence est lui aussi soumis
à des limitations, variant selon la diversité des formes ou l'hétéronomie
des fonctions de chaque culture respective. Des traits spécifiques
échappent, plus qu'il ne parait, à une analyse ou à une valorisation
à prétention universelle. La création des cultures nationales
sur notre continent a exigé (on ne cesse de le répéter de nos
jours en ce qui concerne le Nouveau Monde) l'élimination des cultures
locales, régionales, dialectales, de toutes celles qui ne se laissaient
pas assimiler au projet de la nation, notamment de l'Etat-Nation.
Il est peut- être utile de rappeler également quelques expériences,
déjà vécues ou observées en Europe comme ailleurs: nouvelles formes
d'échanges ou pratiques de communication , et les leçons que l'on
peut en tirer, phénomènes d'acculturation, de croisements ou de
métissages, existence des cultures plurielles, dotées d'un réseau
interne de liaisons et de réciprocités, insuffisances des cultures
nationales renfermées sur elles-mêmes et génératrices d'idéologies
régressives, tragédie de l'étatisation et de l'idéologisation
de la production culturelle et artistique, mal de l'autarcie frappant
aussi bien les "grandes" que les "petites cultures". Notre époque
nous a apporté diverses expériences qui s'opposent à l'idée d'une
culture nationale complètement homogène ou unitaire : émigrations
de toutes sortes (je mets ce mot au pluriel, en pensant en même
temps aux émigrations dites intérieures, non moins importantes
que les autres), marginalisations de tout ordre, diasporas horizontales
et verticales, dans le temps et l'espace, dans l'Autre Europe
et de par le monde. Nous sommes témoins entre autres, d'un débat
fondamental, peut-être encore plus explicite aujourd'hui qu'hier,
entre l'engagement national dans chacune de nos cultures et l'appréhension
qu'un tel engagement n'aboutisse à un état de sujétion à l'égard
de la nation, de l'Etat-Nation en particulier, de l'idéologie
nationales ou de l'idéologie tout court. L'Autre Europe, de nos
jours en témoigne. Chacune de ces questions se pose, cela va sans
dire, en fonction des situations particulières. Je parle d'un
pays où sévit une guerre effroyablement cruelle. Nous avons vu
la haine (je lui ai consacré tout un livre) mais non la fureur
qui se manifeste. Nous avons connu l'intolérance dans cette partie
de l'Europe et de la Méditerranée fracturée par le schisme chrétien
et la pénétration de l'Islam, mais nous ne croyions plus à la
possibilité d'un délire semblable à celui qui se déchaîne. Ma
propre attitude - ma dissidence si j'ai le droit de l'appeler
ainsi - a été fondée sur l'idée de l'unité et non pas de la division.
J'ai été un partisan quasi inconditionnel de la communauté des
Slaves du Sud, jusqu'au moment où j'ai vu les hordes des agresseurs
piétinant les gravats des ruines de Vukovar, et chantant. Que dire après Sarajevo ! Je ne peux pas ne pas ressentir les blessures de la Croatie
où j'ai passé la plus grande partie de ma vie, ne pas vivre le
supplice de la Bosnie-Herzégovine et la destruction de Mostar où je suis né. J'aime ces pays. La dissidence perd tout son sens
face à la souffrance: elle deviendrait amorale, immorale, l'un
et l'autre à la fois. Je me refuse pourtant à brandir les drapeaux,
les armoiries et les blasons nationaux, geste que beaucoup sont
prêts à faire avec une jubilation qui m'inquiète. Je salue l'opposition
serbe, ces dissidents rares, hélas, et désunis, qui récusent courageusement
la politique de l'agresseur venant de leur côté. Ils sont pour
moi "une autre Serbie", fraternelle. Je ne parlerai pas ici de
la responsabilité de l'Europe, d'une rhétorique qui se substitue
à l'action et d'autres questions afférentes. Je jetterai cependant
un regard rapide vers l'est et vers l'Ouest de notre vieux monde.
Le sort de l'Autre Europe ne dépend plus, comme auparavant, de
l'ex-Union Soviétique. Toutefois, nombreux sont ceux qui ne cessent
de s'interroger sur l'avenir du nouvel État russe et sur l'influence
qu'il pourra exercer. Quelle sera, en fait, la Russie de demain:
nationale et traditionnelle comme autrefois ou bien démocratique
et moderne, "Sainte" ou profane, collectiviste et populiste, orthodoxe
et schismatique à la fois, plus blanche que rouge, moins slavophile
qu'occidentaliste, aussi asiatique qu'européenne, davantage une
"Russie que la raison ne saurait embrasser et en laquelle on peut
seulement croire" (comme le disait le poète Tioutchev au XIXe
siècle) ou encore celle, "robuste et au gros cul" (tolstozadnaia),
qu'à chantée Alexandre Blok durant la Révolution, "avec le Christ"
ou "sans la croix" ? Quoi qu'elle devienne, la Russie ne pourra
penser sa propre histoire si elle néglige ou sous-estime ces questions.
Nous devons à notre tour formuler des interrogations analogues
devant tant de comportements conservateurs, d'attitudes traditionalistes,
d'états d'esprits rétrogrades qui ressurgissent dans certains
pays dits naguère socialistes ou communistes. Il nous faut nous
armer de nouvelles formes de critique, sociale et culturelle à
la fois. C'est à dire d'une certaine dissidence. En ce qui concerne
le monde slave (s'il nous est permis de le considérer ainsi, d'une
manière romantique, comme un ensemble, et de généraliser ce qu'il
y a de divers ou d'irréductible dans ses composantes), d'un côté
apparaissent des sensibilités puissantes et profondes, vulnérables
par leur nature et blessées par leur expérience; de l'autre, nous
constatons (nous avons du mal à l'avouer), notre manque fatal
de sens d'organisation sociale, de projets rationnels, concrets,
viables. Ce qui est à coup sûr l'une des causes des catastrophes
auxquelles nous payons- et nous continuerons longtemps encore
à le faire - un lourd tribut. L'Europe s'est engagée sur un autre
chemin, pas le meilleur possible mais assurément plus efficace:
nous lui aurons montré où il ne fallait pas aller, nous lui aurons
épargné les efforts et les sacrifices que nous a coûtés l'une
des plus exaltantes utopies de l'humanité et l'une des aventures
les plus douloureuses de l'histoire moderne.Notre tragédie à nous,
c'est peut-être aussi de ne pas avoir le droit de chercher une
quelconque reconnaissance, moins encore une gratitude, pour cet
apport ressemblant à un grandiose fantasme. nous pouvons sans
doute nous défendre du mépris ou de la commisération en avançant
l'idée de l'émancipation de l'homme qu'il est impossible d'annihiler
et qui, tôt ou tard, devra ressurgir. Mais cette idée même, dans
sa forme originelle, reste étrangère à la plus grande partie des
intellectuels de cette Europe que j'appelle en l'occurence "autre",
à ceux surtout qui, conservateurs bornés ou particularistes aveuglés,
deviennent si nombreux parmi nous. De telles positions, de tels
états d'esprit, s'il est encore permis d'employer ce mot, trouvent
aisément un soutien de l'autre côté, s'il existe encore deux côtés
dans notre continent. Au moment où l'occident européen cherche
lui-même son unité il est peut-être opportun de se souvenir de
certaines idées défendues par nos prédécesseurs. A la veille de
la seconde guerre - de cette guerre conçue, annoncée et perpétrée
au sein de notre glorieuse civilisation - des mises en garde furent
formulées par quelques rares esprits critiques. "L'Europe sera
sérieuse ou ne sera pas... Elle sera plus scientifique que littéraire,
plus intellectuelle qu'artistique. Pour maints d'entre nous cet
enseignement sera cruel". Ainsi nous admonestait un Julien Benda
dans son "Discours à la Nation Européenne". Nous pourrions, peut-être,
modifier quelques accents de telles mises en garde ou leur apporter,
dans le même esprit, des compléments. Il serait souhaitable que
l'Europe à venir fût moins europocentriste que celle du passé,
plus ouverte au Tiers-Monde que l'Europe colonialiste, moins égoïste
que l'Europe des nations, plus consciente aussi de son "esprit
européen" et moins sujette à l'américanisation. Il serait utopique
de s'attendre à ce qu'elle devienne dans un temps prévisible,
plus culturelle que commerciale, moins communautaire que cosmopolite,
plus compréhensive qu'arrogante, moins orgueilleuse qu'accueillante
et, en fin de compte, pourquoi pas, un peu plus socialiste à visage
humain ou moins capitaliste sans visage.
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