"Identité, Etat, Religion et Laïcité en Europe après la chute du mur de Berlin"

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La Situation des Musulmans dans les Balkans après la chute du mur de Berlin .


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Les identites individuelles, les identités collectives: nouvelles interrogations.


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Les intellectuels face à la tentation populiste de droite en Europe et le retour du nationalisme.


Rafail FAINBERG Extrèmisme en Russie.


Panayote Elias DIMITRAS L'intolérance des Etats nation envers les minorités ethniques et religieuses


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Ecclesiologie Orthodoxe et Nationalisme en Roumanie


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L'ÉGLISE ORTHODOXE DANS LA SOCIETE

POSTCOMMUNISTE EN UKRAINE

Victor ELENSKI

 

Les populations des pays de l'Europe Centrale et Orientale qui ont vécu dans les années quatre vingt la chute du communisme les a tournés tout naturellement vers l'Église. A l'origine d'une aussi forte augmentation du nombre de fidèles des églises orthodoxes dans ces pays, est l'espoir des gens de voir leurs problèmes résolus par l'Église et non pas par des structures officielles, telles que l'État. Ces problèmes pourront être résolus par des structures non-officielles dont la plus grande et qui jouit d'une plus grande notoriété publique et qui est la plus structurée de toutes, c'est l'Église.

Le sondage populaire effectué en URSS pendant la période précédant les réformes de Gorbatchev a démontré une chose assez caractéristique : le pourcentage des gens qui croyaient que la religion pourrait être utile pour eux-mêmes était trois fois plus petit que celui des gens qui pensaient que l'Église pourrait être bénéfique à la société toute entière. Autrement dit, la spécificité du rôle de l'Église (d'après Pembi) n'a pas été comprise, ni admise par des sociétés postcommunistes d'aujourd'hui.

La mauvaise compréhension de cette spécificité a été provoquée par ce qu'on appelle le conflit d'attente, c'est-à-dire un conflit entre les possibilités réelles de l'Église et les attentes de la société. L'Église a été très critiquée car on exigeait d'elle qu'elle se repente à cause de sa collaboration avec les régimes de Brejnev, Ceaucescu, Jivkov et du renouvellement rapide et radical, autrement dit après être sortie des débris du totalitarisme, l'Église et les penseurs de ces pays postcommunistes se sont "serrés la main" brièvement et sont repartis chacun de leur côté. L'Orthodoxie ukrainienne s'est retrouvée dans une situation très déplorable. Je voudrais dire à ceux qui ne le savent pas déjà, que l'Orthodoxie ukrainienne représente une partie très importante de l'Orthodoxie mondiale, qu'un sixième des orthodoxes réside en Ukraine et 65% des populations adultes d'Ukraine déclarent leur attachement à l'Église et parmi eux plus de 70% appartiennent à l'Église Orthodoxe. C'est justement l'Église Orthodoxe ukrainienne, ou plutôt les églises orthodoxes ukrainiennes qui vivent une crise d'identité très sévère.

Pour une partie de la population orthodoxe de l'Ukraine, cette Église est d'abord une église ukrainienne, elle n'est orthodoxe qu'après coup, pour l'autre partie des orthodoxes c'est le contraire. Cela aboutit à la division de l'Orthodoxie ukrainienne, et cette division devient de plus en plus profonde. Pour la grande majorité de la population orthodoxe d'Ukraine, le retour d'hommes forts, du Protectorat du Patriarcat de Moscou est insupportable et humiliant.

L'autre partie des orthodoxes préfère n'être reconnue par aucune Église orthodoxe et rester indépendante du Patriarcat de Moscou. Il est clair que ce conflit entre groupements orthodoxes en Ukraine que je viens de vous décrire dans ses grandes lignes, est le reflet d'un contexte plus large : sociopolitique, sociopsychologique et socioculturel de la conscience nationale.

C'est un conflit de contradictions qui a été refoulé pendant des dizaines d'années, et même depuis des centaines d'années, et qui n'a toujours pas été résolu. Ce conflit est à présent évident , il a créé ce qu'on appelle l'effet de "dominos" : c'est-à-dire, à la différence d'une société stable où il suffit de localiser un problème pour pouvoir le résoudre, dans une société de transition, ces problèmes s'interposent les uns sur les autres, et souvent ne trouvent pas de solution. En parlant de ces contradictions, j'aurais voulu vous montrer leur dimension politique (beaucoup de personnes en ont déjà parlé aujourd'hui). Le changement de la carte politique de l'Europe a provoqué un conflit au sein de l'Église. Le désir des églises de ces pays qui ont recouvré leur indépendance, est d'obtenir à leur tour leur autonomie religieuse. Je ne dispose pas de suffisamment de temps pour évoquer toute l'histoire, mais je voudrais vous parler de la création des églises orthodoxes locales, et nous verrons que tout ne s'est pas déroulé pour eux de la même façon. Quand l'État est devenu indépendant, il a commencé par lutter pour l'indépendance de son Église Orthodoxe. C'est une tradition historique, et on peut dire beaucoup de choses sur leurs racines, mais je ne me suis pas trompé en disant que c'est l'État - et non pas l'Église elle-même - qui a mené le combat pour l'indépendance de celle-ci. Parfois, comme c'est le cas de l'Église Orthodoxe russe, l'Église elle-même n'y a même pas participé. Tout a été décidé par le tzar Boris Godounov.

Ainsi le désir des anciennes provinces religieuses de devenir indépendantes de leur métropole religieuse a provoqué toute une série de conflits. Ceux-ci ont une coloration ethnique spécifique et ils représentent une menace de plus pour l'unité de l'Église Universelle. Un autre problème pour l'Orthodoxie de l'Europe Centrale et Orientale, c'est la sortie de la clandestinité des églises catholiques orientales. En parlant d'Ukraine, la plus grande de toutes les églises catholiques orientales est Église Grecque Catholique d'Ukraine avec une caste de cinq millions. Vous vous souvenez certainement que cette église était interdite en 1946 par les autorités soviétiques, mais elle n'a pas été complètement détruite, ni absorbé par les orthodoxes. Ces derniers ne pouvaient pas, et ils ne peuvent toujours pas admettre la présence en Ukraine occidentale d'une très puissante communauté grecque catholique. Les Grecs catholiques sortis glorieux de leur clandestinité vers la fin des années 80 et au début des années 90 ont été étonnés de trouver dans cette région (qui était jusqu'à la Deuxième guerre mondiale presque entièrement uniate) une communauté si unie et si puissante. La responsabilité de ce conflit doit être partagée entre deux parties. Il a déjà dépassé son stade le plus critique, mais il est encore très loin de sa solution. Plus de quatre cents localités subissent ce conflit entre orthodoxes et catholiques.

Dans ces conditions, les rencontres entre catholiques et orthodoxes perdent tout leur intérêt. La situation exige ce qu'on appelle "le retour à l'état d'équilibre". Les sociologues qui étudient ces conflits sur les territoires de l'ex- Union Soviétique, sont arrivés à une conclusion très intéressante à mon avis : à un certain stade du conflit, les protagonistes ne peuvent plus supporter davantage de tension, en expliquant plus simplement, une offense verbale faite au début du conflit est ressenti plus fortement qu'un coup de feu ou qu'un carnage aux autres stades du conflit. La solution des situations conflictuelles exige le retour à l'état d'équilibre et le développement du conflit dans le sens inverse. Le conflit entre les orthodoxes et les catholiques est une source très importante, mais pas unique, qui nourrit l'anticatholicisme et nuit à l'unification de l'Église dans l'Orthodoxie. On peut dire qu'il nourrit la xénophobie, la vraie phobie d'ouverture, des moindres changements. Je pense que cette phobie représente un grand danger pour l'Orthodoxie. On peut trouver la solution à ce problème dans le débat des deux théologies. La première théologie est celle pour laquelle ses propres limites confessionnelles représentent le centre de son identité. La seconde, je l'appellerais "théologie foetale" car elle n'a pas été développée, et n'a pas de réponse aux questions actuelles mais elle sait parfaitement bien qu'après l'holocauste et le goulag, elle ne peut pas utiliser le langage archaïque de l'Église, ou comme a dit Dimitri Ponkoffer, elle ne peut pas utiliser le jargon de l'Église.

Pour l'instant on voit mieux le résultat de l'action de la théologie qui provoque l'isolement et l'antioecuménisme. Ce dernier est devenu une règle pour beaucoup de prêtres en Ukraine, et un signe de l'Orthodoxie. Bien sûr, en grande partie, c'est l'héritage du communisme. A l'époque, l'Union Soviétique a écrasé l'union des Églises, et lui a imposé ses solutions, et ses points de vue sur les événements dans le monde. Les représentants de la hiérarchie qui revenaient de l'Union Soviétique étaient inquiets au sujet des missiles de croisière aéroportés, et disaient que cela touchait leur conscience religieuse. En même temps cette conscience religieuse n'a pas été sensibilisé par des faits multiples (au nombre de mille ou dix mille), des infractions aux droits de l'homme en Union Soviétique. L'Église elle-même est également responsable de la perte de l'unité des Églises, de la tension qui est venue à la place. Ce qui a obligé le grand Vladimir Soloviov à étudier pendant huit ans les questions de l'unité chrétienne et les contradictions entre le christianisme occidental et oriental. Après ces années d'étude, il est arrivé à la conclusion suivante : le fossé qui existe entre notre Église et l'Église occidentale n'a pas été creusé par Dieu mais par nous. La séparation des églises est une tolérance de Dieu et non pas sa volonté. Je pense que la question de principe qui pourrait déterminer la place de l'Orthodoxie dans le monde postcommuniste, après la chute du mur de Berlin, est la suivante : "En quoi consiste les changements religieux dans le monde postcommuniste, et quel est le résultat de cette expérience qui a duré des dizaines d'années ? Est-ce qu'on peut exterminer la piété par la force ? Si la croyance ou la piété ne peut pas être exterminée par la force, est-ce que c'est le résultat de l'éducation ou un trait de la nature humaine ?"

Pour répondre à ces questions, je ne peux pas vous proposer une large analyse. Je veux vous dire que des sociologues d'Ukraine et de la plupart des centres européens n'ont pas pu trouver de données sérieuses pour prouver que les changements politiques ici, ont provoqué l'envie de retrouver Dieu. Je veux vous dire que la notion qu'on peut rencontrer, et pas seulement en Union Soviétique, mais également en Occident, au sujet du niveau de croyance dans les pays communistes, n'est pas adéquate à la situation. Je vous citerai un exemple : "en 1985,l'année des débuts des réformes de Gorbatchev, l'Église catholique de la Hollande a baptisé 26% de nouveaux nés, la même année l'Église Orthodoxe a baptisé également 26% de nouveaux nés. Je pense qu'il est inutile d'expliquer la différence de situation entre l'Ukraine et la Hollande. Les statistiques citées concernant l'Ukraine sont largement minimisées. On ne peut pas dire que les changements politiques aient provoqué un changement sensible dans la croyance des populations et l'attirance vers Dieu comme l'a écrit Otto. Mais on peut dire que les changements se concentrent là où la religion devient un facteur politique, technique et culturel de l'organisation.

Un détail enfin : "la présence ou l'absence, dans le formulaire sociologique, de la question sur l'appartenance de l'Église d'Ukraine au Patriarcat de Moscou change d'une manière radicale l'attitude des gens qui sont interrogés sur cette question". Autrement dit, pour la majorité des gens qui se considèrent comme des orthodoxes, la déclaration de leur orthodoxie n'est pas un acte religieux réfléchi, mais une identification culturelle et ethnique.

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